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Restauration du patrimoine architectural de Figuig, une mise au point avec Mme J.M Gentilleau

juillet 12, 2010 Art & Culture, Espace social et citoyen, Portrait 4 Commentaires

Madame Jeanne Marie Gentilleau, vous êtes architecte et urbaniste, spécialisée dans l’architecture de terre et la restauration du patrimoine, vous étiez Chef de projet, chargée de la restauration de la muraille de l’Ajdir au ksar Loudaghir (At Aaddi) de novembre 2007  à août 2008 et vous avez mené un chantier d’insertion professionnelle de jeunes dans le cadre de la coopération décentralisée de la Municipalité de Figuig avec la Ville de Stains, vous avez alors séjourné à Figuig pendant 9 mois.   

Nous vous remercions d’avoir accepté de répondre à nos questions sur Figuignews faisant ainsi profiter les lecteurs de ce journal de votre expérience en la matière.  

Chantier de restauration de l’Ajdir. Ph. Jeanne Marie Gentilleau.  

    

Figuignews (F.N.) 

Figuig! Quel vent vous amène dans cette ville ?  

Jeanne Marie Gentilleau (J.M.G.) 

Peut-être le mistral ! Ce vent froid et violent qui souffle chez nous du Nord vers le Sud, parfois à 100 km/h, dans la vallée du Rhône, où j’habite. A grande vitesse j’ai atterri à Figuig via Marseille sans même m’en apercevoir !  

Mais j’avais travaillé plusieurs fois au Maroc, qui est mon deuxième pays – puisque j’y suis née – et je savais qu’un jour j’arriverais jusqu’à Figuig.  

Cette mission sur l’Ajdir m’a été proposée par une association française, Crysalis, qui organise des chantiers de jeunes. En effet, j’interviens sur des projets ponctuels de restauration ou d’étude du patrimoine architectural, spécialement en terre crue.  

Pour ce projet de Figuig, les financeurs ont été principalement : pour le Maroc, l’Agence de l’Oriental, et, pour la France, le Ministère du Travail et de l’Emploi, ainsi que la Ville de Stains ; la Ville de Figuig a fourni le matériel et les matériaux. Sur place, j’ai travaillé en étroite connivence avec l’association Oudaghir.  

F.N. 

Une Française qui s’intéresse à l’architecture en terre ?  

J.M.G. 

J’ai une attirance particulière pour les architectures faites de matériaux « premiers », ceux issus du sol où nous nous trouvons, non transformés et sains (la pierre, la terre, la chaux, la paille, …). Et l’architecture de terre est l’architecture « première » par excellence, celle où il suffit de se baisser, de creuser dans son terrain pour prendre le matériau qui nous est donné.  

Elle est présente dans toutes les parties du monde.  

En France, de nombreuses bâtisses sont construites en terre crue, dans toutes les régions, à la campagne souvent ; mais il existe aussi de nombreuses villes bâties en terre et qui ont conservé ces constructions encore aujourd’hui. C’est un patrimoine inestimable et souvent sauvegardé. Il y a donc du travail en France pour restaurer ces vieilles maisons, parfois en construire de nouvelles.  

 F.N.  

Comment s’explique le regain d’intérêt, ces dernières années, pour l’architecture en terre ?  

J.M.G.  

Il ya plusieurs raisons, me semble-t-il, et qui ont toutes à voir avec une vie plus saine, en harmonie avec la planète, sujet que l’on ne peut plus contourner à l’heure actuelle.  

– La terre est un matériau naturel, qui n’a aucunement besoin d’être transformé, juste malaxé. De plus, les seuls ajouts qui lui conviennent sont, eux aussi, naturels, différents selon les pays (paille, herbe, huile, beurre de karité, …). Point n’est besoin d’appeler le pétrole ou le ciment à la rescousse !  

– Ce qui garantit une non-dépendance par rapport à l’industrialisation.  

– La terre est un matériau sain. Dans une maison en terre, on dort bien, on ne développe pas d’allergie, on ne tombe pas malade du fait d’émanations de produits chimiques incorporés au matériau.  

– La terre est un matériau qui permet une bonne protection contre le froid ou la chaleur. On n’a pas besoin de climatiseur.  

– La terre est un matériau qui coûte peu. Et si elle demande beaucoup de main d’œuvre, on peut s’en réjouir en ces temps de chômage chronique.  

F.N.  

Vous connaissez bien des régions dans le monde où ce type d’architecture existe, en quoi celui de Figuig est-il particulier ?  

J.M.G.  

Dans les pays où j’ai pu séjourner et travailler (Yémen, vallée du Dra dans le Sud marocain, Egypte, Equateur,…) et où existent des constructions en terre, je n’ai pas rencontré ce type d’architecture des maisons -les pièces organisées autour d’une aussi grande cour à ciel ouvert, ni ces matériaux. Les écailles de palmier que vous appelez kernaf ou tiqechba pour recouvrir le toit, les briques de terre crue, façonnées à la main, dites « otob belihoudi » sont vraiment des matériaux caractéristiques de Figuig parfaitement adaptés aux constructions et issus des ressources locales. Il semble cependant qu’on retrouve tiqechba, les gaines de palmier, ainsi employées, dans certaines maisons du M’Zab, dans le Sud algérien.  

      

Otob belihoudi.  Ph. Hassane BENAMARA                       Adobes prêtes à être utilisées. Ph. H.B. 

Un mur en adobes (otob). Ph. H.B.  

En France, je fais partie d’un groupe de travail sur le matériau terre, j’y ai fait récemment une communication sur ces briques de Figuig, qui a beaucoup intéressé les autres chercheurs. De même, lorsque j’ai eu l’occasion de montrer des photos du chantier de l’Ajdir, le mode de couverture des toits avec tiqechba a été très remarqué.  

  

Plafond en stipes de palmier. Ph. H.B.     

L’édifice de l’Ajdir (mais le sens de « Ajdir » n’est-il pas « édifice », justement ?) est constitué des principaux éléments de la construction des maisons traditionnelles (pilier, escalier, toiture et plafond, motifs décoratifs,…), c’est ce qui en fait un ouvrage très intéressant aussi comme application pour un chantier-école en vue de former des jeunes à la restauration et reconstruction des maisons de Figuig.  C’est un terrain tout à fait adapté pour que le savoir-faire puisse être transmis par les maçons qui le possèdent encore. Car à Figuig tous savent construire en terre, et selon les règles traditionnelles ; même si on leur demande, hélas de plus en plus, de construire en ciment.  

tiqechba sur le toit de l’Ajdir. Ph. J.M.G.  

Swari (galeries) dans une maison. Ph. H.B.    

Reconstruction d’un pilier de l’Ajdir. Ph. J.M.G.  

Escalier d’une maison. Ph. H.B.   

Escalier refait de la tour de l’Ajdir. Ph. J.M.G.  

Ksar At Lamiiz, on accordait du temps aux murs ! Ph. H.B.  

Motif en dents de scie (Ali Yidir Zénaga). Ph. H.B.   

F.N.  

Où en êtes-vous de votre projet sur Figuig ?  

J.M.G.  

Comme on peut le voir, la restauration de l’Ajdir n’est pas terminée. Seule une partie a été achevée, la galerie de droite, ainsi que l’escalier de la tour. Il y a encore le haut de la tour à remonter, et peut-être l’autre partie de la galerie, à gauche, dont il reste, malheureusement, très peu d’éléments.  

Tour de guet (Aferdou ou Tazeqqa n trasa) Bissa. Ph. H.B.  

La tour de l’Ajdir. Ph. J.M.G.  

Mais, pour cela, un nouveau chantier est à organiser et des financements sont à trouver, à la fois pour les travaux et pour la formation des jeunes.  

Il est également nécessaire que les Figuiguis aient une idée de ce qu’ils veulent faire de ce bâtiment une fois qu’il sera restauré. Car, s’il n’est pas utilisé, il se détériorera vite et retombera en ruine. Déjà, dès que j’apprends qu’il y a eu de grosses pluies à Figuig, je m’inquiète. En effet, comme dans toutes les maisons en terre de Figuig et d’ailleurs, une surveillance régulière des fuites (tifinesrawin) en toiture est à faire, et cela se fait plus naturellement et avec évidence quand le bâtiment est occupé.  

 D’autre part, si pour ce premier chantier nous avons travaillé essentiellement avec l’association Oudaghir, avec laquelle la collaboration fut excellente, il serait souhaitable, pour la suite, que d’autres associations se mobilisent sur ce patrimoine qui est un lieu de mémoire collective commun à tous les qsours de Figuig.  

 J’espère, malgré toutes ces réserves, qu’un nouveau chantier pourra avoir lieu, sans savoir cependant dans quel délai.  

 F.N.  

Alors que vous vous occupiez de la restauration des remparts d’Ajdir, la maison de la Commune (Tiddart n Lejmaεet) de Zénaga a été démolie.  

J.M.G  

Oui, j’ai été au courant de cela. J’avoue que cette décision et ce passage à l’acte m’ont surprise. D’autant que ce bâtiment était un lieu symbolique de la vie du quartier et, situé en plein cœur de quartier, il ne faisait qu’en rehausser l’apparence, sans toutefois gêner son développement. C’est du moins l’impression que j’en avais.   

 Destruction de la maison de la commune de Zénaga (Vendredi 7 mars 2008). Ph. H.B.         

F.N.  

Ces dernières années la ville de Figuig a connu des pluies torrentielles qui ont provoqué des dégâts considérables au niveau du patrimoine architectural !  

J.M.G  

C’est pour moi une grande tristesse de voir disparaître ce patrimoine ancestral si caractéristique. Je pense cependant que tout n’est pas perdu s’il y a une prise de conscience collective de cette richesse, de la beauté et de l’adaptation de ces maisons au climat. Et une décision de sauvegarde. Mais il faut faire vite !  

Outre la vétusté de ces bâtiments et leur manque d’entretien, il me semble qu’un des problèmes majeurs est aussi la propriété en indivision de ces maisons, qui empêche qu’elles puissent être reprises, réparées, et habitées.  

Car elles peuvent tout à fait être restaurées avec le confort moderne qu’on attend aujourd’hui. Il y a quelques exemples de belles restaurations à Figuig qui sont de vraies réussites.  

 Maison inhabitée = maison effondrée.  

 Maison à Zénaga. Ph. H.B.                                                           

Maison dans le ksar At Ouadday. Ph. H.B.         

 F.N.  

Un mot sur votre expérience à Figuig et sur cette ville !  

J.M.G  

Pour moi, c’est étrange de parler de Figuig comme d’une ville ; la notion de commune urbaine me paraît plus juste, dans la mesure où il s’agit de plusieurs quartiers, villages, qui sont ou qui étaient des entités, avec chacun ses caractéristiques et son charme particulier.  

Mais surtout, c’est la vie d’oasis qui m’a le plus séduite et enchantée. Cette proximité du désert, mais également de la montagne, ces paysages où le regard porte loin, cette lumière, ces nuits étoilées. La nature dans laquelle on est immergé. Et cette lutte quotidienne pour vivre, aux portes de ce désert, avec la gestion de l’eau, bien précieux vital ; la nécessité de se grouper pour faire face à la rudesse du climat. Tout ceci a développé une solidarité qui se retrouve dans l’architecture et qu’on ressent dans la vie quotidienne.  

Ruelle (Loudaghir / At Âaddi). Ph. H.B.               

Rue Ourtane (Zénaga). Ph. H.B.  

F.N.  

Avez-vous d’autres projets sur Figuig ?  

J.M.G  

Pour l’instant celui, effectivement, de continuer ce chantier de l’Ajdir.  

J’aimerais beaucoup aussi participer à la sensibilisation au patrimoine et à la construction « saine », sous forme d’ateliers, avec les jeunes d’âge scolaire.  

Et de plus, ça ne me déplairait pas de vivre plus longtemps à Figuig, parmi ses habitants qui m’ont si bien accueillie et fait sentir que « je fais partie de la famille ».  

F.N.  

Pour terminer, comment se fait-il que Jeanne Marie Gentilleau, une femme, se lance dans l’architecture, un domaine plutôt réservé aux hommes ?  

J.M.G  

Et pourquoi pas ? Cette question me surprend… En effet, j’ai choisi un métier non parce qu’il était « réservé » aux hommes ou aux femmes, mais par goût.  

De plus en plus de femmes deviennent architectes, également au Maroc.  

Les études ont été passionnantes, très enrichissantes. La réalité de la pratique comporte de multiples aspects, le métier est très concret et exigeant, il faut parfois se battre pour faire advenir ses convictions, il y a souvent une part d’utopie dans les réalisations projetées, les budgets ne suivent pas toujours, il y a de nombreuses sources de conflits. Ce n’est pas un métier de tout repos !  

Mais il n’y a rien qu’une femme ne puisse faire : concevoir, dessiner, comparer, être attentive aux lieux, aux bâtiments existants, réfléchir sur l’habitat et tant d’autres domaines, aller sur les chantiers, parler avec les ouvriers. On ne demande généralement pas à un(e) architecte de porter les sacs de chaux ou des matériaux lourds!  

C’est plutôt dans le regard des hommes que peut se situer le problème, si toutefois il y en a un…  

F.N.  

Votre métier ?  

J.M.G.  

J’aime ce métier. Il est vrai que je le pratique d’une manière un peu différente de l’image qu’on en a habituellement. Tout d’abord parce que je travaille essentiellement en restauration. Et – outre la phase de conception et d’élaboration qui passe par l’observation, le respect de l’existant, le dessin – j’apprécie surtout de mener un chantier, d’en faire la coordination, de collaborer avec les artisans, qui ont le savoir-faire constructif, de résoudre ensemble les problèmes techniques. A l’Ajdir, c’est ainsi que s’est passé le chantier et le travail d’équipe fut un vrai bonheur.   

 Jeanne Marie sur le chantier !  

Par ailleurs l’autre aspect primordial pour moi est la connaissance de l’habitat dans les différentes cultures, son adaptation au lieu et la façon dont les gens y vivent. Ceci me conduit à être aussi « ethno-architecte » ; au point même de tenter d’en faire une thèse… mais c’est un autre chapitre… à finir d’écrire !  

F.N.  

Un petit mot peut-être aux visiteurs de Figuignews ?  

J.M.G  

Je souhaite que les lecteurs de Figuignews soient de plus en plus nombreux et que ce journal électronique soit un nouveau lien pour les habitants de Figuig entre eux et aussi avec le monde.  

Ajdir, décembre 2007. Ph. J.M.G.  

Ajdir, août 2008. Ph. J.M.G.  

 Jeanne Marie ! Merci d’avoir accepté de répondre à nos questions !  

   

Entretien réalisé par Hassane BENAMARA  

Figuignews.com juillet 2010  

   

   

   

 

Actuellement il y a "4 commentaires" sur cet article:

  1. Ahmed dit :

    ـJolie interview Hassane et merci J.M Gentilleau pour cet interet que vous portez à Figuig et surtout à son patrimoine architectural qui a vraiment besoin d’une politique de sauvgarde urgente et ambitieuse.

  2. kka dit :

    Merci Mme J.M Gentilleau pour ce joli travail de restauration de Ajdir et votre interet sur larchitecture et le patrimoine de cette region trop oublier pour les notres,aussi merci bcp pour ces idees que vous nous avez aportez sur les diferences manieres de construction de adobe et sa saintete,sachez bien que vous etes toujours les bienvenus et en meme temp chez vous a Figuig,bn courage et bcp denergie pour votre prochain travail. Jespere que tout les figuiguiens se mobilisent et urgent pour sauvgarder et conserver notre patrimoine,si non, ou en peuent aller sans memoir? Merci Hassane.

  3. Michel BREIL dit :

    Bonjour Madame Gentilleau
    Lorsque j’ai découvert Figuig en avril 2009, j’ai été enchanté par l’architecture de cette ville, l’accueil chaleureux de ses habitants et les merveilleux paysages environnants. Depuis, je me suis intéressé aux différents types de construction en terre et pu me rendre compte des richesses que l’on pouvait trouver de part le monde.
    Les maisons en terre sont efficaces contre la chaleur et contre le froid, pourquoi chercher dans des matériaux inadaptés ce qui est à portée de mains.
    Comme vous le dites si bien il faudrait former des jeunes, transmettre ce savoir faire et continuer à entretenir et construire des habitations qui n’ont plus a faire leurs preuves. Bien sûr, cela nécessite moins d’appareils de chauffage et d’air conditionné, c’est peut-être le choix de la raison contre celui de la consommation…
    Merci Madame Gentilleau pour le beau travail que vous avez choisi de faire.
    Bien amicalement à vous, michel.

  4. f_f dit :

    Laprésence de madame J.M Gentilleau a figuig et son itrview ;est un témoignagequi peut rafraichirai la mémire de toute perssone qui a prticiper de loing ou de prêt a la démolition de la maison de la commune (tiddart n lejma3at).queje qualifierrai d’ acte irresponsable; alors ou moment au les autres viennent avec des fonds pour subventionné la restauration du patrimoine de cette ville debuit long temp oublier;afin de préservait et de sauvegarder ce qui reste encore de notre mémoire Merci Madame jeanne Marie gentilleau pour tout ce vous faite pour figuig

    Merci hassanne

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