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Infirmerie du Centre – Hôpital de Figuig, une tranche d’histoire

novembre 20, 2015 Dossier, Portrait 10 Commentaires

Bennacer O’Chikh

Par cet entretien avec Bennacer O’Chikh, un connaisseur et praticien de la médecine à Figuig, nous tenterons de voir de près la situation sanitaire dans cette ville vers les années 50, 60 et 70 du siècle passé. *Prière de nous excuser l’orthographe des paronymes que nous aurions torturés.

Infirmerie de Figuig fondée vers (1915~1917)

Situation et descriptif,

F-News : M. Bennacer, merci d’avoir accepté de répondre à nos questions et avant tout, pourriez-vous nous dire un mot sur la situation de l’Hôpital de Figuig à votre époque et sur son appellation !

C. : Tout d’abord, je vous remercie de cette initiative ! L’hôpital de Figuig se nommait Infirmerie du Centre puis Infirmerie Oquillier du nom du médecin mort de typhus à Figuig. Elle aurait été construite et donc opérationnelle aux débuts du vingtième siècle par les Français. Elle se situait à l’endroit qui est dit aujourd’hui Maison d’Hospice de Figuig près de l’ancienne Ecole du Centre dite actuellement Ecole Ibnou Rachiq. Avant d’entrer dans l’établissement, on pouvait voir un panneau écrit en français et un autre en arabe. A l’entrée, il y avait une salle d’attente avec photo du médecin mort à Figuig de typhus en face. La terre de cette salle avait des carreaux (zellige) blancs et les bancs en terre avaient eux aussi du zellige blanc. Après la salle d’attente, il y avait une grande salle dite de soins. A droite, une salle de visites où se trouvait le médecin et en face, le bureau du médecin. A gauche une salle pour intervention ; on y procurait même des soins dentaires comme de vrais dentistes. Il y avait un dépôt de pharmacie très grand à l’intérieur et un coin pour la cuisine. Il y avait aussi une radioscopie. On avait une dactylo Olivetti pour rédiger nos rapports etc. L’hôpital dépendait de la Santé Publique Marocaine. Nous avions beaucoup de médicaments. Les soins se faisaient sans contrepartie, c’est à dire gratuitement.

Lieu de l’ex-infirmerie aujourd’hui

F-News : Un mot sur le dispensaire de Zenaga

C. : Avant d’être nommé dispensaire, il s’appelait Salle de Visites de Zenaga et elle a été ouverte le premier mai 1953, c’est aussi la datte de mon recrutement. Dr. Georges Eru m’a demandé si je voulais aller étudier l’infirmerie à Rabat, le seul lieu de formation de l’époque dans tout le Maroc ! Dans l’attente, ce médecin a ouvert une chambre en guise de salle de visite ou de maison de soins à Zenaga à côté de Tiddart n Lejmaet. Il a créé un poste et m’a envoyé travailler là-bas. Je suis le premier à y exercer. Pour les gens de Zenaga, on effectuait des visites dans l’Infirmerie du Centre et le suivi était assuré dans cette salle qui se nommait officiellement Salle de Visites de Zenaga. Feu Moulay Jelloul y a travaillé aussi. Après cela, ils ont construit un dispensaire en face de l’école de Zenaga (Annahda) et je ne me souviens pas exactement quand.

Hospices de Figuig, ex-infirmerie de Figuig

Sur les maladies les plus fréquentes à Figuig,

F-News : Un mot sur les maladies de l’époque.

C. : A l’époque, c’est à dire avant l’indépendance du Maroc, il y avait beaucoup de maladies infantiles notamment les conjonctivites dues au système d’habitat avec nos animaux … au manque de propreté, aux facteurs naturels (mouches, insectes etc.), les diarrhées, les toxicoses, les varicelles (tazerzayt), la rougeole,… Il n’y avait ni pharmacie ni centre privé de soins. Figuig était très peuplé à l’époque et il y avait même des étrangers et des réfugiés algériens qui y résidaient ! On manquait d’hygiène dans nos habitats et partout. Il n’y avait pas de vaccins et ce n’est qu’après qu’on a commencé à les recevoir ! Je vaccinais les gens partout dans tous les ksour. (BCG, antipolio… ) Bien des enfants sont décédés ici en été à cause de toxicoses. La mortalité infantile était trop grande.

Hôpital de Figuig

Sur les conditions de travail du corps soignant,

F-News : Un mot sur vos conditions de travail !

C. : Il y avait un médecin et deux infirmiers pour tout Figuig à l’époque. Il y avait des médicaments en quantité ; ils venaient de Casa à l’époque coloniale. Le stock était plein et bien fourni. On était relativement efficace malgré nos modestes moyens et on n’envoyait à Oujda (hôpital Al-Farabi) que les cas les plus graves. Nous avions une ambulance et j’étais aussi chauffeur. Les médecins de cette époque travaillaient sérieusement et ils étaient biens et compétents. Il y avait même un médecin qui est mort en soignant le typhus chez nous ! Le dernier médecin français Dr. Jean Villard a quitté Figuig deux à trois jours après l’indépendance du pays. Il a abandonné l’hôpital et j’y étais avec Moulay Jelloul seuls après son départ. Ensuite, un certain Ahmed du ksar At Addi est arrivé. La salle de visite de Zenaga n’était plus opérationnelle à ce moment là. Un infirmier devait tout faire : accouchements, économat, ménage, conduite, cuisine, soins… Ce travail était très dur, dieu merci, je l’ai fait avec goût et passion : pas de répits dans le travail, ni samedi, ni dimanche… Une dépression nerveuse s’est même emparée de moi et j’ai quitté Figuig vers Oujda en 1971 très épuisé ; à Oujda ma tâche était relativement reposante ! Je souffre de ma tête jusqu’à nos jours. Nos salaires étaient très maigres ! Beaucoup de travail et un salaire très modeste. Quarante-quatre ans de service et je suis « échelle 8 » ! J’ai travaillé 20 ans à Figuig et 24 ans à Oujda.

Dispensaire de Zenaga

Comment devenait-on infirmier, retour sur une carrière

F-News : Un petit mot sur vos études et sur votre début de carrière !

C. : Je suis né au ksar d’At Lamiiz à Figuig en 1935. J’y ai achevé mes études primaires (fin d’études ici). J’ai fait akherbich (école coranique) et mes maîtres, ô combien nombreux, s’appelaient Ha O’Lkhadir, Kka O’Ajlil… Pour l’école moderne, j’avais déjà fait quelques pas à Tandrara et j’ai fait à Figuig les C.E. (cours élémentaires) première et deuxième année à Likoul dans le ksar et puis, je me suis orienté vers l’Ecole du Centre (actuelle Ibnou Rachiq). Je me souviens de M. Mosy et de M. Long qui m’a passé le certificat d’études primaires. Nos enseignants étaient européens et ils nous enseignaient un peu de tout. Il y avait des juifs (garçons et filles) avec nous. Il y avait aussi des enseignants non européens comme Tayeb O’Jalloul (enseignait l’arabe), Hamoudadda O’Azeddine (enseignait le coran). J’ai eu mon certificat d’études primaires en 1951, j’étais classé parmi les trois premiers. M. Long, mon enseignant, m’a proposé d’aller continuer mes études à Oujda et j’ai répondu que mon père était pauvre et que je n’avais pas les moyens d’aller vers cette ville. Il m’a conseillé de ne pas perdre mon temps dans des travaux sans grande importance et il m’a proposé d’aller à l’hôpital (Infirmerie de Figuig) pour apprendre le métier d’infirmier. C’est ainsi que je me suis trouvé engagé dans l’infirmerie. En 1951, il y avait un certain Dr. Georges Eru et mon instituteur est allé le voir dans son jeu de boules pour lui parler de moi. Il m’a admis le premier octobre 1951. Le lendemain, je me suis rendu chez lui et j’y ai trouvé feu Moulay Jelloul (infirmier) et feu Ahmed O’Alla. J’ai vu le médecin et il m’a immédiatement donné un tablier bleu. C’est ainsi que j’ai commencé à apprendre le métier. Un autre médecin a succédé au premier : c’est Dr Polu. Il m’a conseillé de ne pas faire le ménage du moment que je savais manipuler les seringues et plusieurs tâches de médecine. Je n’ai pas pu aller à Rabat, mes parents m’ont marié et ils m’ont tenu ici.

Nos voisins algériens

F-News : A l’époque, il n’y avait pas de frontières entre nous et l’Algérie ; soignait-on les Algériens ici ?

C. : On procurait des soins pour les maquisards algériens ici. Après l’indépendance du Maroc, on procurait des soins aux rebelles algériens et aux patients d’ici. L’ambulance nous amenait des corps d’Algériens et de leurs malades. Avec le médecin espagnol Miños, j’ai amputé les pieds à deux révolutionnaires marocains engagé dans la révolution algérienne; ils étaient touchés par des mines antipersonnel ! Il y avait aussi des médecins algériens qui ont travaillé ici comme Dr. Hassan et Dr Tamaji Tijini. Il y avait beaucoup de refugiés et de rebelles algériens à Figuig. Il y avait même un centre algérien (Lmerkez) au ksar At Nnej. Après l’indépendance de l’Algérie, ces médecins sont partis. Pendant la Guerre des Sables (1963), j’étais à Arfoud en stage sur la lutte contre le paludisme pris en charge par l’OMS. Là-bas, j’ai entendu à la radio que la situation était dramatique à Figuig et je suis venu en toute hâte pour voir ma famille et les miens mais comme tout allait bien, je suis revenu continuer mon stage.

Après le départ des Français

F-News : Que s’est-il passé après le départ des colons français ?

C. : Après l’indépendance du Maroc, le dernier médecin français Dr. Jean Villard a quitté Figuig comme je l’ai déjà mentionné et un certain Dr. Hassan est arrivé, il est algérien puis le chirurgien Dr. Tamaji Tijini lui a succédé, lui aussi est algérien. Après l’indépendance de l’Algérie, les médecins algériens sont partis et des Espagnoles venus de Melilla leur ont succédé. Dr. Miños (les amputations), Dr. Sangero, Dr. Chorchez, Dr. Escobar, puis un Italien Tassoli, puis Dr Mme Carasco et Dr. Jerman. Je faisais le gros du travail, avec les Espagnols : je leur apprenais le français et les médicaments car ils ne sont pas les mêmes chez eux. Ils ne connaissaient que l’espagnol et les médicaments d’Espagne. Après les Espagnols, un excellent médecin Bonjay Chaumon est arrivé, il est Yougoslave ! C’était vraiment un médecin au sens propre du terme ! Il a été envoyé par l’OMS. On l’a rappelé à Rabat par la suite. Avec lui, on pratiquait toutes sortes d’interventions d’urgence, les accouchements difficiles supervisés par lui etc. Fanna Gourari a appris avec nous. On l’a engagée surtout pour les accouchements car nos femmes avaient certaines réticences quand il s’agissait de médecin homme ; Fanna servait à cela.

Les conditions aujourd’hui,

F-News : Et l’Hôpital de Figuig aujourd’hui ?

C. : Aujourd’hui, j’a visité l’hôpital de Figuig. Il faut dire qu’ils ont beaucoup de matériel et de personnel, les bureaux, la radio, l’ordinateur… Par rapport à notre époque, c’est bien équipé mais apparemment cela ne marche pas bien !

F-News : Un mot libre !

C. : J’étais très populaire et tout le monde me respectait ! Je travaillais de jour comme de nuit et je répondais à tous les appels. J’ai travaillé à Figuig avec beaucoup d’abnégation, je n’ai jamais fait de mal à personne ! Je considérais tout le monde à pied d’égalité. Je respectais la tradition et la morale locales ! Dieu voit tout !

F-News : Merci infiniment, nous vous souhaitons une excellente santé et une retraite paisible !

C. : Merci à vous aussi !

Toute notre reconnaissance pour Monsieur Elarbi Jebbari sans qui cet entretien n’aurait jamais eu lieu.

Entretien réalisé par Hassane Benamara

Figuignews.com 2015

Actuellement il y a "10 commentaires" sur cet article:

  1. houssine dit :

    Merci pour cet interview. Preuve encore une fois que les anciens ont beaucoup a nous apprendre et que les temps ont changé. Le matériel est sophistiqué et en nombre suffisant mais l’être humain s’est endurci et n’a plus le sens du travail.

  2. driss dit :

    une fiérté pour Figuig , mais on lisant les documentations cosernant l ‘histoire de la medecine à Figuig , on peut dire que le domaine sanitaire est en degradation ! question de compétances humaines et aussi manque de matériel ( radiographie thoracique , ECG et echographie sont le minumum des choses a offrir pour l ‘hopital de Figuig )

  3. mouhaj dit :


    والله رجل ليس كالرجال ,من أطيب خلق الله , لكم فيه يا رجال ونساء وزارة الصحة قدوة ومثال ,شكر الله له كل ما قدم لأهل فجيج ووجدة ,نسأل الله له الفردوس الأعلى .ألا يستحق منا التكريم قبل فوات الأوان .

  4. Amine dit :

    Beaucoup de leçons pour nos jeunes !

  5. Mahfoud dit :

    Ce témoignage de Moulay Bennacer concernant cette période d’histoire de la santé de Figuig m’a pris dans un vertige au point de s’évanouir , il m’a replongé agréablement dans une nostalgie lointaine et profonde ,la confiance et l’assurance régnait spontanément entre le patient et le corps médical .je me rappelle de cet hôpital coiffait d’une coupole au milieu. une beauté des lieux avec ses carreaux de zelligh au sol et aux murs , un siècle d’existence qui fini par l’abîmer ,une architecture monumentale délabrée par des politiques qui priorisent la restauration des vieux ksours inoccupée et construire des caricatures de tours insignifiante en plein centre de la ville, sans se préoccuper de la restauration de la santé du citoyen .une destruction systématique qui dépasse l’imaginaire
    cet édifice est converti à Dar Attalib puis Alkhiria.,une plaque d’indication d’hôpital est restée longtemps à la porte puis elle a disparu.
    la première génération des infirmiers Moulay Bennaceur , Moulay Jelloul . Moulay Ahmed étaient des infirmiers remarquables, une pure soie de Figuig ,une authenticité charmante, ils ont donné le maximum ,ils ont soigné des malades , soulagé les souffrances ,apaisé les douleurs avec des petits moyens , et malgré le manque de ressources et d’encadrement .
    leurs persévérance reflétaient nos vrais valeurs de Figuig, le souci de la santé était présent et tout avait un sens,
    en parallèle ils ont cultivé leurs jardins , entretenu leurs maisons, font du bénévolat et ont participé activement à la vie sociale avec toute leurs énergies . un quotidien surréaliste.
    Après le départ des Dr Khirman et Dr Chumon .une mentalité de cynisme s’est rapidement installée . on se sent que les ingrédients du mal se sont réunis à cet établissement , la compassion a totalement disparu des cœurs des médecins et des infirmiers. la négligence .le mauvais accueil. le mauvais traitement ,la détérioration de la qualité , le regard sombre ont atteint un sommet.
    la persévérance ,l’intégrité ,l’efficacité , la compétence ont fini par mourir dans cet hôpital,
    merci

    mahfoud

  6. Mohammed dit :

    Ce que je peux dire que c’est très rare de trouver des gens comme Benacer O’Chikh qui a travaillé avec persévérance et avec des moyens modestes en comparaison avec ceux qui existent actuellement. Il aimait son métier malgré un salaire minable. Il faisait tout y compris le ménage. Il a sacrifié sa vie pour les autres.
    Monsieur Benacer O’Chikh: Je vous souhaite une bonne santé et une retraite tranquille. Que Dieu vous protège.
    جزاك الله خيرا لما قدمت من خدمة لأهل فجيج و للوطن بصفة عامة

  7. jamal dit :

    mouda


    ماأجمل أن يستعيد الإنسان ذكريات الماضي مع أحباء نجلهم، قدموا خدمات جليلة لواحتنا الوديعة في وقت كانت أحوج ما تكون لخدمات هؤلاء الرواد ،الذين مازلنا نذكر تضحياتهم ،السي بناصر أوشيخ الذي لم تتبذل كثيرا نظرته الثاقبة ولم تتغير سحنته التي مضى علي أكثر من نصف قرن بعد غادرت البلدة وكنت من المستفيذين من خدمات هذا الرجل الفاضل ،لقد ذكرتنا هذه المقابلة الرائعة والفريدة من نوعها بأشياء عرفناها وأخرى تعرفنا عليها ولا يزال يتذكرها صاحبنا بتفاصيلها وشخوصها فهنيئا للسي بناصر بما قدم وجزاه الله عن مواطنينا أحسن الجزاء.ا

  8. HAMMOU dit :

    Que dire à propos de cet homme qui a servi les habitants de notre cité FIGUIG?
    Sans distinction il a consacré son temps libre de jour comme de nuit il traversait les ruelles des ksours sur son vélo et après sur une mobylette de l’époque,pour faisant de son mieux et appliquant son savoir faire le plus modeste mais avec succès pour secourir pour sauver pas mal de vies après la clémence d’ALLAH
    On n’est pas là pour vanter les tâches de MOULAY BENNACEUR — (bassa ouchikh pour l’honorer nous les enfants des années 60 l’appelions ainsi ) — mais juste pour apporter un témoignage devant DIEU et devant les figuiguis (ait oufiyyey)
    Avant de clore mon commentaire je rappelle à tous que DIEU récompensera notre compatriote avant que les gens se rappellent des soins apportées à ceux qui en avaient besoin .

  9. Marie Claire Micouleau dit :

    Merci à Monsieur Bennacer pour cet interview si détaillée !On voit qu’il est tout à fait au fait de l’histoire de l’hôpital de Figuig et qu’il y était très compétent !
    Mon père, le Dr Georges Sicault était Directeur de la Santé publique au Maroc jusqu’à l’indépendance. Je vais chercher dans mes archives les noms des médecins et infirmiers de Figuig . Je me rappelle qu’il y avait des problèmes à Figuig à cause de la frontière d’Algérie Toute proche!en
    Encore merci à lui et à Mahmoud qui fait un commentaire très judicieux!
    Allah ichouf!
    Marie-Claire

  10. EL MOSTAFA HAKKOU dit :

    c’est un homme brave qui n’as aménagé aucun effort dans son travail, un homme du bien, toujours dans le terrain,tous les Figuiguiens témoignent de sa loyauté.

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