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Figuig, couloir humanitaire pour les réfugiés syriens : interview avec un médecin sans frontières

mai 6, 2017 Actualité 1 Commentaire

Zouhair Lahna MSF à Figuig

Nous avons profité d’une rencontre avec Dr Zouhair Lahna médecin sans frontières sur lequel aussi nous avons pu lire notamment en relation avec le problème des réfugiés syriens bloqués aux frontières de Figuig pour lui poser certaines questions que plusieurs habitants de Figuig se posent.

 

F-News : Bonjour, docteur ! Vous êtes Zouhair Lahna médecin humanitaire et vous voilà tout à coup dans ce Figuig qu’on vous a interdit comme vous l’avez bien mentionné dans votre article publié in huffpostmaghreb.com du 2 avril 2017. Figuig n’est donc pas interdit qu’aux seuls réfugiés syriens ?

Zouhair Lahna : Effectivement, en fait Figuig est une ville très proche de la frontière algérienne et avec une seule voie d’accès. Les réfugiés syriens qui sont venus de très loin d’abord par avion ensuite par des passeurs sont arrivés aux portes de cette ville, donc comme je suis cela de près et j’ai reçu plusieurs messages pour voir ce qui s’y passe, j’ai lu la presse notamment Figuignews.com pour apprendre des choses et je me suis dit « je dois me déplacer depuis Casablanca vers Figuig sur place pour savoir plus « . J’ai fait mille kilomètres avec un Syrien qui s’occupe des réfugiés. Une fois arrivés, c’est très difficile ! On a pu entrer à Figuig mais après je pense qu’il y avait des ordres pour éviter qu’on arrive jusqu’aux réfugiés et pour qu’on nous demande gentiment de repartir de Figuig. Donc on est reparti et j’étais voir des gens des droits de l’homme. En principe, moi je suis dans mon pays et je ne peux pas être interdit. J’ai vu avec le collectif qui s’est crée ici à Figuig puis j’ai décidé de revenir voir vraiment ce qui se passe et c’est pour cela que j’ai tenté une nouvelle fois de venir. C’est donc fait et j’ai réussi à entrer dans la ville.

 

F-News : Vous avez donc réussi à passer vers Figuig. Que peut faire un médecin sans frontière devant une situation d’interdit de séjour ou de passage ?

Zouhair Lahna : En principe pour la loi internationale et donc la loi marocaine, on n’a pas à renvoyer un mineur, à renvoyer des femmes enceintes ou des personnes qui demandent de l’aide. Les médecins sans frontières travaillent en faisant fi des frontières. Ils travaillent là où les hommes ne travaillent pas, ils travaillent aussi clandestinement et ils témoignent de ce qu’ils voient. Moi, j’ai travaillé en Syrie même, dans le nord, et je ne traverse la frontière que par des couloirs humanitaires. Je fais donc de mon possible et je témoigne de ce que je vois pour que ma voix arrive et donc ça peut faire effet et que les choses s’arrangent ; c’est mon souhait.

F-News : Le Maroc tout comme l’Algérie nient l’existence de réfugiés syriens sur leurs sols ! Pire, on va jusqu’à nier leur passage, côté algérien, et leur arrivée vers la ville de Figuig, côté marocain. Comment vous comportez-vous devant une pareille situation ?

Zouhair Lahna : C’est en fait un niveau diplomatique. Dans tous les pays, il existe ce qu’on appelle le no man’s land, un territoire qui sépare deux pays ou deux armées, je pense que ces gens là se trouvent dans cette vallée ou ce coin. Ils ont été filmés, ils ont eux-mêmes envoyé des messages où ils se sont filmés. Ce sont donc des hommes qui existent bel et bien. Il y a une naissance voilà dix jours de là donc même si on nie, la vérité est là. La vérité est supérieure à la négation. Les lois internationales ne peuvent pas laisser les gens dans des situations précaires. Imaginons qu’ils sont sur un bateau au devant d’un port, est ce qu’on va les laisser sans nourriture sur le bateau ? Imaginons que vous avez un mendiant devant votre porte et ce mendiant va très très mal ; effectivement la rue ce n’est pas chez vous mais est ce que vous n’allez pas ouvrir votre porte pour l’assister ? Dans notre jargon médical, on appelle cela « la non assistance à personne en péril ». Donc ces gens-là sont quand même en péril. Sans parler de la situation de la femme qui a accouché d’un enfant qui a une malformation labio-palatine qui risque une asphyxie à n’importe quel moment. Il y a une petite fille de deux ans qui a un cancer de l’œil… Les deux papas de ces deux filles sont des gens établis au Maroc depuis 2008-2009, ce sont des puisatiers, des Kurdes. Là, nous avons affaire à un regroupement familiale qui n’est pas par les voies officielles mais qui de fait ; ils sont là. Ces gens fuient la guerre, ils ne viennent pas ici parce qu’ils veulent venir. Ils étaient chez eux. Personne ne veut quitter sa maison et sa terre et se faire mal mener dans les déserts. Quand même un peu d’humanité, c’est le minimum que l’on puisse demander !

F-News : Sur vos conditions de travail, il semble que votre situation n’est pas confortable. Est ce qu’on vous harcelle ici, non ?

Zouhair Lahna : Les autorités font leur travail : celui de surveiller le territoire et surveiller les agissements des uns et des autres. C’est leur travail. Moi, j’essaie de faire le mien en essayant de voir ces gens qui s’occupent de ces migrants ou des réfugiés (on peut les appeler n’importe comment mais ce sont d’abord des êtres humains en péril) et de voir comment je peux apporter ma contribution. Médicalement, il m’est difficile d’accéder à ces gens mais j’ai pu donner des conseils. Venir sur place n’est pas comme rester à Casablanca ou à Paris et entendre parler du drame.

 

F-News : Côté marocain et côté algérien, quelles sont les responsabilités des uns et des autres face à ce drame humanitaire ?

Zouhair Lahna : C’est une responsabilité devant l’Histoire. Les Syriens, ce sont des gens proches de nous par la culture : les Kurdes, les Amazighes, les Arabes… La Syrie nous a  envoyé des enseignants à un moment de notre histoire. La Syrie / L’Assyrie c’est quand même le berceau de la civilisation. Ces gens se trouvent dans cette catastrophe humanitaire dans cette guerre qui dure depuis six ans. Ils doivent quitter, brûler leur passé pour un avenir incertain et risquer leur vie dans des déserts et après…, je n’ai pas de mots pour exprimer cette situation…

 

F-News : Une cinquantaine de personnes dont surtout des enfants et des femmes enceintes sans abris, sans nourriture suffisante et sans soins médicaux, qu’est ce que cela peut signifier pour un médecin humanitaire ? Que peut-il face à cette situation ?

Zouhair Lahna : La médecine passe par les soins et par la prévention. Si on laisse les gens sous le soleil, sans nourriture avec une eau malsaine donc ils vont tomber malades et ils vont voir des insolations, ils vont donc tomber dans des complications de maladies ou de mort ; regarder ça c’est affligeant ! Ne parlons pas des femmes ! Vous savez une femme déjà dans un camp de réfugiés c’est difficile pour elle. Donc là, ils n’ont même pas de tentes, où est l’intimité ? Comment peuvent-elles laver leurs affaires ? Comment peuvent-elles faire leurs besoins ? Comment peuvent-elles faire pendant des nuits (17 jours) dehors… ? Ma demande c’est d’abord qu’ils puissent entrer côté marocain du fait qu’il est le plus proche. Les gens de Figuig ont tous exprimé une grande solidarité avec eux ; leurs maisons sont ouvertes ; ils se sont mobilisés pour ces gens là ; dans les autres régions du Maroc, ils ne se sont pas mobilisés quand même… Les gens de Figuig se sont mobilisés énormément et c’est grâce à eux qu’on a entendu parler de ce problème qui devient maintenant nationale et international. Si on ne peut pas les faire entrer dans l’immédiat pour des considérations diplomatiques, je demande à travers votre site un couloir humanitaire pour que les gens puissent au moins manger et avoir le minimum de survie en attendant que le problème soit résolu parce que maintenant, il y a la température qui va monter, les insectes, les scorpions, les serpents… Je demande donc le minimum : ouvrir un couloir humanitaire.

 

F-News : Comment devient-on médecin sans frontières ?

Zouhair Lahna : C’est une vocation. Je pense que la médecine, on peut la faire pour soi et on peut la faire pour les autres. Il faut faire en sorte que le métier devient une passion, un message, une mission comme un enseignant peut faire son métier. Mais on ne fait pas la médecine comme on fait la mécanique ou la maçonnerie ou le commerce. Dans la médecine, on travaille avec des êtres humains, leur chair, leur âme, leur intimité et leur dignité… Ce qui m’a fait entrer dans ce domaine depuis maintenant vingt ans c’est une lutte contre l’injustice sanitaire, le manque de respect et de dignité. Comment donc faire en sorte qu’on apportant des soins aux gens, en les soignant correctement en s’occupant d’eux, en faisant la prévention on leur apporte le premier des droits humains celui de pouvoir rester vivant et dans la dignité. Il faut d’abord rester vivant !

 

F-News : Cette mission humanitaire comprend-elle des risques ?

Zouhair Lahna : Toute mission comprend des risques. Le premier est celui d’être dans un endroit où on n’est pas le bienvenu ; on peut avoir des problèmes avec des pays. Quand je vais à Ghaza, en Syrie en guerre ou quand j’étais en Afrique dans des endroits où il y a des troubles, il y a toujours des risques. Après, cela dépond de la foi qu’on a dans notre mission et celle qu’on a en soi en disant « moi, je fais ce que j’ai à faire, je prends mes responsabilités  » Moi, je suis croyant, je sais que quand les choses doivent arriver, elles arrivent. Il faut juste être prudent et être entouré de gens intéressants comme là à Figuig, je suis entouré par le collectif des gens de Figuig qui me conseille et je pense que le but en soi c’est un but noble et la noblesse comporte des risques

F-News : Quelle issue imaginez-vous pour ce drame ?

Zouhair Lahna : Je pense qu’ils [les réfugiés] vont finir par entrer et je l’espère mais quand et combien de temps ils vont rester là-bas, je ne sais pas. Plus ils restent longtemps, plus il va y avoir de problème plus c’est un mauvais point pour mon pays parce que ce pays qui est maintenant reconnu mondialement comme pays qui a fait du chemin dans les droits humains… le Maroc est devenu malgré lui non un pays de passage mais un pays d’accueil. Si le Maroc sait faire, il peut utiliser beaucoup les qualités du migrant parce qu’un migrant ce n’est pas quelqu’un de mauvais. Moi-même j’étais migrant en France et j’ai soigné des milliers de Français. La fortune de Figuig ou sa survie vient de ses migrants qui sont soit dans les grandes villes marocaines soit en Europe. Le Maroc était pendant longtemps un pays de migrants et il le reste encore. Beaucoup de nos enfants sont morts dans les mers pour regagner l’Europe. Est ce qu’on oublie qui on est ? Ce n’est pas possible ; ce n’est pas parce qu’on a une certaine richesse et une certaine sécurité par rapport à des pays qui sont moins lotis notamment comme certains pays africains pauvres ou en guerre que tout de suite on doit se faire enfermés sur nous-mêmes. Celui qui se ferme sur soi-même se ferme sur les évolutions et son humanité ne peut que régresser. Par contre l’ouverture est toujours bonne et celui qui vient n’apporte pas que des mauvaises choses. Il ne vient pas que pour manger notre pain.  Il peut apporter beaucoup de choses. Tous les grands inventeurs ont immigré dans des terres où ils pouvaient s’exprimer et donner. Le prophète Mahomet a migré pour pouvoir exercer. Moulay Driss a migré et les Amazighes l’ont accueilli ici au Maroc. On va oublier tout cela ? On va oublier notre Histoire ? Regardez la composition du Maroc : les Amazighes, les Arabes, les Andalous, les Africains… Les frontières viennent de l’Etat-nation, une chose qui nous a été imposée après la colonisation. Figuig a perdu beaucoup de ses territoires confisqués par la France qui s’est agrandie aux dépens de Maroc. Tout le drame est là ! Ce sont des frontières qui sont même fausses.

F-News : Un dernier mot libre M. Zouhair si vous n’êtes pas fatigué !

Zouhair Lahna : Je remercie tous les gens de Figuig qui ont une belle âme et qui se sont mobilisés et ont pris des risques énormes pour ces migrants qui sont aux portes de leur ville. Je demande que ces gens puissent entrer au Maroc parce que la plupart d’entre eux ont de la famille ici. Un grand père que j’ai rencontré à Oujda qui est établi ici depuis quatre ans et que j’ai pu rencontrer attend les siens, il a des enfants à la faculté… Il y a des gens parmi eux qui ont de grandes capacités, qui ont fait venir leurs familles du Kurdistan parce qu’il y a une instabilité et la guerre a poussé ces gens à migrer. Le Maroc a trois mille cinq cent syriens inscrits. On estime qu’il y a cinq mille ; mais c’est rien ! La Turquie a deux millions et demi. Le Liban a des millions, l’Allemagne a reçu un million. Est-ce que les Allemands sont fous pour recevoir un million et s’occuper d’eux ? Vraiment ça c’est un faux problème à mon avis ! J’espère que cela va finir au plus vite.

 

F-News : Où et comment peut-on vous contacter ?

Zouhair Lahna : J’ai un site www.injab.ma il y a aussi zouhairlahna@gmail.com et il y a mes deux pages Facebook zouhair lahna et docteur zouhair lahna. Tout le monde peut m’écrire ou me poser des questions et je réponds toujours à tout le monde avec plaisir.

F-News : Merci monsieur Zouhair et bon courage dans votre mission très humanitaire.

Zouhair Lahna : Merci beaucoup à vous également. Voilà, quand on ne prend pas de risque, on n’obtient pas de résultat. Quand on prend des risques pour des gens qui sont en faiblesse, ça élève notre âme et ça nous rend plus serin.

Propos recueillis par Hassane Benamara

Figuignews.com 2017

 

Actuellement il y a "1 seul commentaire" sur cet article:

  1. ahmed dit :

    A Figuig, il y a un appel au boycott du festival des cultures des oasis par solidarité avec les miserables detenus dans nos frontières

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