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Berkachou ou la célébration du phallus

novembre 19, 2009 Art & Culture 1 Commentaire

BerkachouBerkachou est un rite berbère célébré à Figuig chaque année. Sa date de  célébration coincide avec la fête musulmane du Mouloud (naissance du prophète Mohammed),  même si aucune relation n’existe entre ce rite antéislamique et la religion musulmane. Ce qui a permis à ce rite de survivre à travers les  siècles est probablement le choix de cette date religieuse…

 Ce texte traite de ce rite qui survivait encore dans le ksar d’At Lamiiz avant qu’il ne soit interdit par une sorte de fatwa locale par le fkih de ce ksar. Il se trouve également dans le ksar de Taghit près de Bechar(Algérie).

 

 ——————————————————————————— Par Hassane Ben Amara

Etymologie :

 

Aujourd’hui, l’étymologie de ce mot échappe aux habitants de Figuig, même aux plus âgés parmi eux. Cette dénomination ne renvoie donc plus qu’à cette fête berbère.

D’après notre connaissance de la langue berbère, ce lexème est composé du préfixe [ber] et du mot /kaccu/ (c=ch). « ber » signifie « grand » ou « hyper ». Il figure sur plusieurs mots berbères : /berkukes/ par exemple signifie « couscous de grande taille ». /ber/ = « grand », /kukes/ = « couscous ». /kukes/ est obtenue après la chute de la consonne /s/ ; (/kuskes/). /kaccu/ signifie « bâton » ou « bois ». Il est obtenu à partir du mot /aqeccud/ (le souligné signifie emphase) qu’on trouve dans plusieurs variantes de la langue amazighe : /aqeccud/  = « bois ».

Dans le parler berbère de Figuig, /kaccu/ est le diminutif de /aqeccud/. Dans d’autres parlers (Moyen-Atlas par exemple) il signifie « le bois » sans idée de diminutif.

Le recours au diminutif est là pour « faire charmant » (ce qu’on appelle « l’hypocoristique » en rhétorique). /kaccu/ fait aussi partie du lexique bébé berbère connu par la transformation du phonème /q/ du langage adulte en /k/.

Berkachou signifie donc « grand bâton » avec une idée méliorative ou un jugement favorable. Nous verrons plus tard la raison de cette appellation.

 

Préparatifs :

 

Avant la célébration de Berkachou, un groupe de jeunes volontaires de sexe masculin, se donnant pour mission l’animation de cette fête, choisit parmi les jeunes de son ksar (aghrem) celui qui conviendrait le mieux au jeu : un garçon fort de grande taille…

Le choix étant fait, certains parmi les membres de ce groupe annoncent aux habitants de l’aghrem leur décision de prise en charge de la fête, sans toutefois dévoiler le nom du garçon élu qui restera inconnu, même après la cérémonie, pour lui épargner l’opposition de ses parents qui refuseraient de voir leur fils jouer « au clown » devant les yeux de centaines de spectateurs et pour lui épargner la vengeance de ceux qu’il provoquerait pendant la fête. Le bon déroulement de cette fête exige que certains membres du groupe (en plus du jeune choisi) soient inconnus aux gens de l’aghrem. Après la diffusion de la nouvelle, ces jeunes collectent de l’argent que leur offrent ceux qui désirent le faire.

Une partie de cet argent sera réservée au festin (/aqbuc/) fait par et pour les organisateurs de Berkachou, l’autre partie sera accordée au jeune qui sera le héros déguisé de cette grande nuit (/idmeqqren/). Une maison inhabitée ou non fréquentée, de préférence, non dévoilée aux At ughrem (habitants du ksar) désireux de dévoiler le mystère, sera choisie par le groupe pour ses préparatifs.

Enfin les animateurs de Berkachou partent dans les jardins à la recherche de « azzli » (trame fibreuse qui se trouve entre les écailles des palmiers) qui servira à déguiser le personnage central de la fête. De tous temps, les Figuiguiens n’utilisent que ces feuilles  pour masques de ce jour. Le palmier est une plante sacrée en raison de l’importance qu’elle avait pour l’économie de cette ville (Figuig) avant l’arrivée de la France en 1903, Aujourd’hui la forte émigration des Figuiguiens vers la France a changé l’ordre des choses.

 

Célébration

 

C’est le jour de Berkachou. Nos jeunes dînent chez eux pour que le secret ne soit pas divulgué ; ils partent ensuite vers le local qu’ils ont soigneusement choisi pour leurs préparatifs. Ils commencent par préparer leur « aqbuc » (festin) pour enfin déguiser le garçon de leur choix de façon à le rendre méconnaissable.

Ses organes sexuels sont mis en relief : il s’agit bien de la célébration du phallus, symbole de la fertilité, de la vie et de la reproduction. En guise de pénis, les organisateurs de la fête accrochent à leur ami un grand bâton d’où la dénomination « berkachou » (grand bâton).

Le phallus est considéré comme élément fécondant, d’où le recours à l’hypocoristique et au dimunitif /kaccu/ au lieu de /aqeccud/. À la place des testicules, deux aubergines ou autres légumes sont attachés entre les pieds de monsieur Garçon /abziz/.

Le costume étant achevé, le groupe forme un convoi précédé du déguisé et entouré de joueurs de tambours (doundoun) et de castagnettes (tiqerqarin). Il passe dans les rues de l’aghrem en répétant des chants fortement érotiques indéchiffrables : personne, à l’exception du choeur, n’arrive à décoder les chants de Berkachou même s’ils sont en langue du peuple (en tamazight).

Arrivé sur la grande place (tachraft) le héros, entouré des habitants d’aghrem dans un climat baigné de chants, de tambours et de castagnettes, s’amuse à exhiber ses organes sexuels (bâton) qu’il dirige vers ceux qu’il désire. Tout lui est permis ce jour-là : il peut toucher aux filles, aux femmes…

Il ne s’agit quand même pas d’une orgie car, même si ce jour semble réservé à se libérer des carcans de la morale contraignante, des interdits et des tabous, les choses ne vont pas bien loin. La liberté accordée au jeune masqué à toucher ceux qu’il désire et à diriger son sexe en direction des vieux et des femmes est probablement la raison qui incite les organisateurs de la fête à ne pas dévoiler son nom au public.

Les citoyens fêtent ainsi Berkachou toute la nuit dans le chant, la musique, le rire et la danse. Vers la fin de la nuit, à une heure tardive, le groupe retourne vers son local pour manger et se reposer : c’est la fin de la fête.

Ce rite est encore célébré à Figuig mais il est très menacé de disparition. Il faut remarquer qu’il a déjà disparu à Figuig-d’en-bas (Zénaga) où seuls quelques vieux se souviennent l’avoir joué. À Figuig-d’en-haut il demeure encore chez les At Lamiz.

NB: Artcle paru in la revue Tifinagh N° 9 / 1996  p.p. 69-70.

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