Taghit de Figuig ou la fin de l’Histoire
Taghit est l’un des lieux de Figuig occupés par l’homme depuis la préhistoire. Il est très riche en matière d’archéologie et il est l’un des premiers sites préhistoriques de la région à être connus par la communauté scientifique internationale sous le nom de Col-de-Zenaga. Localement cette région est « sacrée » avec ses quatre-vingt-dix-neuf saints (oualis) mais apparemment aujourd’hui, on ne veut plus d’elle !
Hassane BENAMARA Http://www.figuignews.su.ma
Taghit, une vue.
Une Histoire très profonde
Taghit de Figuig ! Oui dans cette note il ne s’agira pas de l’autre Taghit du sud de Bechar en Algérie, elle aussi très riche en matière d’Histoire. Taghit de Figuig donc est d’une importance capitale pour la préhistoire de l’Afrique du Nord. Elle renferme le fameux bélier à sphéroïdes, des inscriptions tifinagh et des chars rupestres pour ne citer que ceux-là. Elle constitue avec Zouzfana les premiers lieux occupés par l’homme dans cette région et c’était un point de passage incontournable vers le Grand Sud. Certains intellectuels figuiguiens attribuent, à tort, le site de Taghit (Tadrart n Hemmou Hekou Chaïta) aux Egyptiens qui auraient occupé cette région, d’autres le romanisent tout simplement par allergie à tout signe berbère. Au niveau scientifique, en dehors de certains français surtout les militaires du début du vingtième siècle, qui en voyant le bélier à sphéroïde de Figuig ont pensé à celui de l’Egypte, personne ne parle d’Egypte dans ce coin du monde et le « mouton » d’Egypte n’a rien a voir avec celui de Figuig. A cette époque l’archéologie était encore à ses débuts et beaucoup plus proche de la littérature que de la science. Les Egyptiens anciens n’ont jamais foulé cette terre et les romains non plus ; en tout cas nous ne disposons d’aucun indice pour affirmer de tels « certitudes ».
Bélier à sphéroïdes de Taghit, une tour de guet et le reste d’un four à chaux.
Obélisque qui remonte au temps des Pharaons. C’est la seule preuve que les Egyptiens étaient à Figuig. Tronc d’arbre sans feuilles avec une base constituée de toutes sortes de poubelles.
De la préhistoire en passant par la protohistoire, cette région a toujours été occupée par l’Homme et a connu toutes les périodes de la chasse à l’ordinateur (de l’homme chasseur-cueilleur à l’homme casseur-pollueur). On se souvient encore à Figuig de la fameuse héroïne Leïla et de son amoureux Amer (une sorte de Roméo et Juliette de Figuig) qui habitaient le ksar de Taghit.
Cette région qui a connu toutes les périodes historiques a malheureusement aussi connu toutes sortes de pillages et de défiguration : des cimetières de Tighedouin et de bien d’autres coins ont été éventrées, vidées de leurs substance et complètement défigurés pour d’éventuels trésors. Ses pierres et ses stèles funéraires ont été déplacées ou récupérées pour être réutilisées dans le ksar de Zenaga et ses jardins.
Une partie du système de récupération des eaux dit « tanoutine ».
Foggaras (Tissefline) vues d’en haut.
Une palmeraie verdoyante et très dense
Viennent les temps modernes avec la colonisation française ; des batailles ont bien vu le jour dans la palmeraie de cette région. Les français d’alors ont vite compris qu’une guerre dans la palmeraie signifie une défaite cuisante devant une petite population démunie et ils ont opté pour la montagne et le bombardement de Zenaga en 1903. Figuig est vaincu et plusieurs de ses terres lui ont étés confisqués. C‘est l’heure des indépendances, les Figuiguiens sont chassés de la partie sud de Taghit (Taghit n Wadday) qui fait partie aujourd’hui du territoire algérien contrairement à la minuscule Taghit d’en haut ou du nord(Taghit n Oujenna) qui est restée marocaine. Les sites préhistoriques avec leurs belles gravures rupestres ne sont plus accessibles, les palmiers dattiers de la partie sud ont rendu l’âme, les bassins sont séchés, les fouggaras effondrées, les fellahs remplacés par les militaires, les pioches et les faucilles ont cédé la place aux mitraillettes et aux baïonnettes et les postes militaires y poussent comme des parasites là où jadis on plantait des carottes et des navets. Et comme un malheur n’arrive jamais seul, les autorités marocaines achèvent le tout en interdisant l’accès au petit périmètre qui reste aux figuiguiens : les années de plomb obligent.
Taghit d’en haut.
Ce qui est intéressant avec les colons français c’est qu’ils empruntaient, pour passer de Figuig à Beni-Ounif, la route qui passe sous la montagne Taghla évitant / respectant par là la palmeraie et les cimetières.
La route qui relie Figuig et Beni-Ounif passait autrefois sous la montagne Taghla pour éviter les palmiers et les cimetières.
Les français sont partis et les marocains de l’indépendance ont bien osé changé de route en traversant la palmeraie avec tout le massacre des palmiers et des cimetières que cela a entraîné et cela à une époque ou un passé où on ne parlait pas d’environnement. Mais quel présent !…
Un présent exécrable
Aujourd’hui, Taghit du nord est une véritable décharge et les malheureux palmiers dattiers qui nourrissaient les Figuiguiens autrefois sont transformés en véritables mannequins pour les derniers modèles de la haute couture « poubellisante ». Tout est sale et toutes sortes de saletés s’y trouvent : plastique, carton, charognes, verres, fers, médicaments usés, … Un paysage à ne pas voir ! Les gens continuent à y mettre leurs poubelles ou à la jeter dans l’oued Ighzer Ameqqran qui transporte tout et accroche tout aux palmiers.
Qui oserait soutenir que Taghit est propre ?
Pissotière ou égout ? Comme on veut. C’est à Taghit.
Les égouts aussi ! Tout le monde croit qu’il n’y a pas d’égout à Figuig. Eh oui, il y’en a quand même une ligne (pour justifier certains budgets détournés) qui, à des moments, devient opérationnelle et dégage les eaux usées de certains coins très précis.
Les responsables à Figuig veulent à cor et à cri et à tous prix que ce lieu loin à peine de deux cents mètres des dernières maisons du sud de Zénaga soit un terminus pour les égouts de Figuig et ceci en 2009, c’est à dire une fosse septique, elle qui normalement constitue un poumon de cette ville-oasis. Si Taghit a fait notre fierté, nous, nous faisons son malheur et sa honte !
Taghit sud : aucune trace de vie d’autrefois et des postes militaires(en rouge) qui veillent à ce que la mort règne.
Après la barrière (mur de Berlin) commence Taghit sud ou l’hécatombe pour les palmiers.
La leçon de Taghit
Taghit qui n’est pas seulement un patrimoine régional mais national et même universel prouve à quel point Figuig est ancré dans le passé et à quel point cette ville a une origine et une histoire dont personne ne connaît le début. Avec Taghit, on peut même parler de l’Homos-Figuigus comme on parle de l’Homo-Sapien. Elle peut nous renseigner, entre autres, sur des techniques ancestrales qui contribuaient à contrecarrer les oueds qui nous terrifient aujourd’hui avec notre technologie, nos budgets et nos savants. Les « tanoutine » sont une véritable leçon pour ceux qui veulent lutter contre la désertification et pour ceux qui veulent préserver les eaux… Tant de leçons et la dernière qu’elle peut nous donner c’est celle d’aujourd’hui : nous sommes tout simplement trop sales et trop ignorants et nous sommes entrain de tuer une de nos fiertés nous qui nous croyons très instruits !
Des systèmes ingénieux pour préserver l’eau des oueds.
Une vue de Taghit nord.
Taghit en 2015
C’est 2015, un Figuiguien qui avait quitté Figuig en 2008 est revenu de l’étranger. Comme il s’ennuie un peu à Tachrafte, il se dirige vers Taghit et en s’approchant de ce lieu il ne peut croire ses yeux ! Ce n’est pas Taghit qu’il a connu ! C’est un grand parc naturel doublé de musée à ciel ouvert avec des animaux qui vivent en paix à côté des hommes, des indications sur les tombes, sur les restes de murs et même sur les palmiers, des indications sur ce fameux système de récupération des eaux des pluies qu’on appelle scientifiquement « tanoutin » car la communauté scientifique a adopté ce mot berbère. Des coins pour se reposer, pour méditer, pour manger, pour revivre l’histoire de cette région en 3D !!! Ce n’est pas vrai ! Aucune trace des poubelles à l’exception de quelques photos prises avant le nettoyage et la réhabilitation de ce lieu et qu’on a bien gardées dans le musée dit Taghit ! Il y voit une maîtresse avec ses élèves qui travaillent tout près d’une tombe du treizième siècle, d’autres qui dessinent le système d’irrigation souterrain (Tissefline) sur leurs cahiers d’écoliers, un coin où l’on peut se procurer gratuitement toutes sortes de documents sur cette région et qui sont écrits dans toutes les langues même en tamazight. C’est incroyable ! Nous Figuiguiens avons-nous changé en six ans ? Sommes-nous réconciliés avec notre terre et avec notre histoire ? Il frotte ses yeux et il voit toujours ce merveilleux poumon de Figuig : la belle, la rebelle, la sacrée Taghit de toujours que nos ancêtres ont vénérée et défendue avec du baroud.



Figuig, 15/12/09 – SM le Roi Mohammed VI s’est enquis, mardi à Figuig, du programme de mise à niveau urbaine de la ville, doté d’une enveloppe budgétaire globale de 104 millions de DH.
Bénévoles nettoyant les rues à Zénaga.




Place Tachrafte(en partie). (Photo B.Amara)


















