Ul tettate ( [1] )
En hommage à Tattâ l’arrière grand-mère de Boubker.
« … Comme il ne s’agit pas d’un conte, il n’est pas nécessaire d’attendre la nuit pour raconter de crainte que nos enfants naissent chauves. Tu vas m’écouter sans comprendre ce que je dis.
Notre langue est tombée en désuétude, et nous ne sommes plus que quelques survivants à en user. Elle disparaîtra avec nous. Ainsi s’engloutira notre passé, et le souvenir des pères de nos pères. Plus personnes ne saura ce qu’aura été, depuis plus d’un siècle et demi l’existence des habitants de ce village… »([2])
Pas besoin d’être un initié, pour comprendre que ce passage illustre la menace qui plane sur les cultures minoritaires, donc sur le lègs de Figuig. Il n’est pas non plus besoin d’être un spécialiste ou un expert pour constater qu’en parcourant les librairies et les bibliothèques, il y a très peu de références au patrimoine culturel africain et encore moins à celui de Figuig. Ceci ne remet pas en cause la nécessité de s’ouvrir sur d’autres cultures et langues du monde… Mais, devons-nous pour autant rester sans rien faire pour garder la notre ?
Comme toute société qui évolue, nous sommes confrontés à une métamorphose de notre culture, de notre savoir-faire, de nos traditions,… Il est donc nécessaire pour nous de réfléchir à sauvegarder et adapter le peu de choses qui nous reste face à un monde qui ne cesse de changer et de nous influencer.
Certes les sources de savoir se multiplient : les livres, Internet, les médias de masse,… Mais dans cet océan de « connaissances » et dans le contexte de la globalisation, il y a très peu de places pour les cultures « minoritaire »([3]).
Un vieux proverbe Bambaras ([4]) disait « Si vous voulez sauver des connaissances et les faire voyager à travers le temps, confiez-les aux enfants » ([5]). Oui, il fût donc un temps où, autour d’« Ilemsi » ([6]) en attendant le dîner, les parents (surtout les grands parents), tout en distrayant les enfants pour ne pas sentir la faim, transmettaient le savoir de leurs ancêtres. Les gens se parlaient ! Aujourd’hui la vedette des soirées est sans conteste la télévision, on l’allume même quand nous avons des invités ! Nous avons perdu la langue ! Nous ne savons plus se parler. Mais nous vivons les problèmes des autres à travers les médias.
Le prix de l’union
Le système qui court dans beaucoup de pays du monde, à savoir la notion de l’état-nation (la doctrine universaliste), qui consiste à créer le mythe de la nation et d’uniformisation : une seule nation, une seule langue, une seule école (Bien sûr non adaptée aux particularités régionales des populations) et parfois même, une seule religion, fait que tout ce qui n’est pas conforme à la doctrine nationale est amené à disparaître. Au lieu de profiter de la richesse que peut apporter la différence, les stratèges de l’état-nation ont effacé tout ce qui était différent. D’une manière directe, ils ont imposé une vérité, leur vérité. Le moyen utilisé était alors l’école. On voit ici l’effet pervers de l’éducation scolaire. L’école sert à acquérir du savoir mais par ricochet peut servir à fabriquer du conformisme. Parfois, comme le cas de nos cher pays, c’est la religion qui sert de vecteur pour véhiculer le mythe d’uniformité culturelle.
Il suffit de jeter un coup d’œil sur les traditions culinaires pour constater les différences entre populations. En effet, le couscous qui est un plat typiquement Amazigh de Siwa en Egypte jusqu’au Maghreb occidental, n’est pas le même entre Figuig et Bouarfa. Ceci étant, être différent ne veut pas dire non unis ou en désaccord. Au contraire c’est en connaissant les autres tels qu’ils se connaissent eux même qu’on arrivera à se comprendre et à se respecter et par delà même réussir à mieux préserver notre patrimoine culturel et mieux encore, à l’enrichir.
Nous sommes très minoritaires dans la carte ethno-démographique du Maroc en particulier et du Maghreb en général. De ce fait, quand la tempête du conformisme soufflera, il n’y a guerre de doute que nous serons les premiers à être « rayés » de la carte des cultures du pays.
Le processus d’unification du pays et surtout le besoin de fonder un état moderne, dans le sens politique du terme, a installé les bases d’un conformisme culturel. Cette vision profane des cultures traditionnelles du pays a permis de mettre dans ses rangs toute une génération de personnes et par là même à les faire adhérer à cette vision de la nécessité d’effacer tout le patrimoine culturel des autochtones, puisque considéré par les stratèges comme inutile ou signe de sous développement ; alors que ce dernier a servi, et des siècles durant, aux populations locales d’évoluer, de s’adapter et de vivre en harmonie avec leur milieu naturel tout en étant en contact permanent avec les autres cultures.
Guérir de « Akharref » ([7])
Il n’est nullement question ici de faire les pleureuses sur un passé que notre génération n’a pas connu, ni même de fustiger les cultures dominantes ou les médias de manière générale. Mais d’attirer l’attention sur un fait, qui est que toutes les personnes nées à partir des années soixante-dix n’ont connu qu’un Figuig fermé, dans la mesure où les montagnes qui entourent la ville n’ont jamais été aussi infranchissables. Mais c’est aussi à cette époque que les postes radios et télévisions commençaient à fleurir dans les foyers. Donc non seulement, nous n’avons rien vu des plaines, des oueds et des palmeraies tant décrites par les anciens mais aussi nous n’avons appris ni notre langue, ni nos contes ni notre histoire, ni notre savoir faire.
Notre culture étant majoritairement orale, ce qui, en soit n’est pas vraiment un handicape, puisque transmise depuis des siècles et des siècles, mais avec l’arrivée de nouveaux concurrents des anciens conteurs, il faudrait réfléchir à une autre manière pour rassembler et transmettre tous ces acquis aux générations futures sans pour autant compromettre leur désirs de goûter aux opportunités qu’offre le monde globalisé et ainsi tomber dans le même cas que les créateurs de l’état nation ou « [de penser que] Toute la vérité est à [nous], à [notre] pays, à [notre] race, à [notre] religion ! »([8]). Nous devons donc profiter de l’accès aux nouveaux moyens de diffusion (écrits, médias,…) pour réussir à sauvegarder et se faire forger une place au milieu de la jungle des cultures et éviter ainsi à notre société l’Alzheimer. Ecrire, dessiner, filmer, organiser des soirées de lecture, de danse ou de jeux… tous les moyens sont bons. La nouvelle maison de la culture inaugurée récemment en grande pompe peut jouer un rôle très déterminant pour promouvoir et redynamiser la culture locale. Espérant juste que cette dernière ne finira pas par devenir une maison du thé comme l’est devenue la maison de la jeunesse ! Ou de transformer ce qui reste de notre patrimoine en un folklore, comme c’est le cas avec d’autres Amazighs du pays, des danseurs pour les cérémonies officielles!
A vos plûmes alors, et surtout gardez la mémoire.
« Rrkiz », une danse pour la vie
On peut passer des nuits et des nuits à citer des noms de traditions disparues, mais celle-là a une valeur très particulière. Nous connaissons tous le rôle des bassins d’irrigation (chwarej) à Figuig, notamment pour collecter l’eau de la source (Tzadert ou n’importe quel autre Ifli[9] dans les autres ksars) et la redistribuer dans les jardins; c’est grâce à cette eau que la vie a pu être maintenue à l’intérieur de la ville, et que Figuig garde encore un visage vivant. Sans oublier que c’est grâce à ces bassins que tous les enfants de Figuig ont appris à nager et réussi à étonner les spectateurs du plongeon surtout quand ces derniers situent la ville dans une carte géographique ([10]). Avant l’arrivée du béton dans la ville, les bassins étaient construits avec de la chaux, du sable fin et la pierre bien sûr. Quand on sait que le béton a des effets néfastes dans les climats désertiques, on se demande parfois pourquoi il est encore utilisé dans la construction. En effet, le béton ayant une conductivité thermique beaucoup plus importante que les autres matériaux de construction, celui-ci joue le rôle d’une poêle chaude, donc l’eau s’évapore plus rapidement. La construction des bassins n’était pas une activité courante, car on ne construisait pas des bassins à tout va (encore faut-il avoir de l’eau à y mettre), l’événement avait donc une importance particulière aux yeux de la population, c’était tout un cérémonial ! Et comme tout grand chantier, l’opération était dirigée par un maître-maçon. Le jour le plus important dans la construction était le jour du damage du fond du bassin juste avant le crépissage des murs. Ce jour là, le propriétaire fait appel à des volontaires (même principe que Twiza[11]) et prépare une nourriture très riche (Couscous avec viande, beurre, miel,..), des hommes, des femmes et aussi des enfants viennent assister au chantier cérémonie.
Au fond du bassin, une équipe d’ouvriers dameurs-danseurs armés d’un pilon (Arekkaz) sur chaque main et chaussés de bottes faites de laine, de peau de chameau ou de trames fibreuses de palmiers (Lefdam). Des femmes danseuses habillées en costumes de fêtes et enfin un homme seul (une sorte de soliste) à l’opposée des équipes de danseurs tient une mariée en bois (Tassleyt n uqqechoud) comme celle utilisée lors du rite A??nja Tabburja([12]).
L’orchestre de griots-musiciens et les spectateurs se tenaient sur les bords du bassin.
Quand la cérémonie commence, les griots se mettent à chanter des chants d’amours, les dameurs-danseurs en ligne face aux femmes danseuses, tout en damant le fond du bassin et répétant des refrains comme dans les transes (Al?ah ?l?l?ah. .), avancent vers les femmes, celles-là reculent, puis, avançant vers les hommes ceux-là reculent. Suivant le même rythme que les autres, le soliste fait danser la mariée en bois.
Les spectateurs sur les bords du bassin lancent des youyous, ou répètent eux aussi les refrains.
De temps en temps une pause est marquée soit pour boire du thé ou manger le couscous, puis le travail reprend.
Cette cérémonie se nommait « Rrkiz »; malheureusement il ne reste plus beaucoup de gens en vie ayant connu cette cérémonie, selon un témoin, le dernier « Rrkiz » à Zenaga([13]) remonte aux années cinquante([14]). Ce témoin nous a d’ailleurs raconté une anecdote qui s’est produite lors de cette cérémonie. En effet le propriétaire, étant un peu conservateur, refusait de faire appel aux danseuses, les ouvriers boudèrent alors tout simplement le travail, ne voulant plus danser seuls comme des fous. Le propriétaire a fini par céder et respecter la tradition.
Cette danse avait une symbolique très forte, dans la mesure où elle participait au maintien de la vie dans l’oasis, et aussi par la présence de la femme, symbole de la fertilité chez les Amazighs, dans la cérémonie. Je vous laisse donc imaginer tout ce qui a pu disparaître avec cette danse.
Selon notre témoin ce bassin est l’un des derniers à avoir respecté la tradition. Il a été refait depuis en béton.
Mohammed Mokrane
www.figuignews.com
[1] N’oubliez pas.
[2] MIMOUNI (Rachid), L’honneur de la tribu, Stock, Paris, 1999.
[3] Démographiquement c’est les cultures dominantes qui sont minoritaires.
[4] Ethnie d’Afrique de l’Ouest, majoritaire au Mali.
[5] HAMPATE BA (Amadou), Contes initiatiques peuls, Pocket, Paris, 2000.
[6] Ilemsi (Foyer), dans beaucoup de culture comme à Figuig, le foyer est par excellence l’endroit ou se rassemblait toute la famille pour manger, échanger et discuter des affaires ou se raconter des histoires anciennes.
[7] Littéralement, l’effet de l’automne sur les arbres. Chez les Amazighs de Figuig ce terme est utilisé pour désigner une personne qui a perdu ses facultés intellectuelles. Peut aussi désigner une personne atteinte de la maladie d’Alzheimer.
[8] Expression tirée des enseignements de Tierno Bokar dont Hampâté Bâ était un disciple.
[9] Source d’eau sous-terraine.
[10] Le développement de ce sport à Figuig s’explique en partie par la présence des palmiers aux abords des bassins qui servaient donc de plongeoir.
[11] Voir l’article de H.BENAMARA à : http://figuignews.om/?p=929
[12] Rite pour invoquer la pluie (Fera peut être l’objet d’un prochain sujet).
[13] Figuig est divisée en sept ksars le plus grand (moitié de la population) se nomme Zenaga, Iznayen par les habitants de la ville.
[14] En fait il y a eu quelques « Rrkiz » après, mais ceux-ci ne respectaient plus toutes les règles de la cérémonie.